Dharma : nature du phénomène et non-dualité

Réflexion inspirée à partir de M.Bitbol «  de l’intérieur du monde » p.69

Qu’est-ce que Dharma ?

La racine verbale Dhar : porter, soutenir, posséder

Large polysémie, avec des connotations et des valeurs variées : loi, devoir, propriété, chose, élément.

« élément d’existence » composant le monde, liste ou répertoire de catégories, mais d’un genre bien différent des catégories d’Aristote.

Regroupées en 5 skandas, ou « agrégats » :

  1. matières,
  2. sentiments et sensations,
  3. conceptualisations,
  4. formations :
  5. consciences discriminatrices.

Est-ce là des choses physiques ? Pour 1 et 2 peut être, mais le reste…

Est-ce des choses de l’esprit ? 2, 3, 5…

Est-ce des « forces » ? 4

Tout ceci constitue Nama-Rupa « Nommé-et-Formé ».

Ainsi, ce serait plutôt des champs de l’expérience, où les modes d’expérience et leurs objets se confondent.

Le (1) rend compte du Contact, des qualités contenues dans l’encontre de quelque chose :Terre renvoie à solidité, eau à humidité, feu à chaleur, air à légèreté. Mais il comprends aussi : facultés sensorielles et leurs objets sensible, audible, visuel, tactile…

Le (2) permet d’avoir une appréciation de valeur : positif, négatif ou neutre, il met en perspective selon l’agrément ou désagrément

Le (3) est le discernement intellectuel, la mise en forme conceptuelle

Le (4) renvoie au processus cumulatif lié à l’intention ou la réaction à ce qui est discerné. C’est comme le geste effectué sur ce qui est conçu et qui devient automatique : écarter, tiré, repoussé, accueilli, évité, contré, etc…Étrange à nos catégories matérielles ou psychiques : il est le groupe des « formations, agglutinations : habitude, caractère, volitions, conditionnements…mais aussi d’abstractions générales comme l’impermanence, la durée, les états d’absorbsion, le pouvoir vital…

Le (5) peut être un condensé de tous les autres, c’est l’Attention à ce qui se trouve être 1 contacté et senti, 2 évalué et jugé, 3 discerné et conçu, 4 traité et manipulé

Ainsi Dharma recouvre tant de champs hétérogènes qu’on ne sait plus du tout à quoi le comparer dans nos concepts occidentaux.

Ce pourrait être les « Formes », rangées selon le mode d’accès perceptif, et donc bien différents d’un classement selon leur « nature propre ».

Cela ressemble à une phénoménologie qu’on pourrait dire Idéaliste, ou Mentaliste. Mais il n’est pas certain que « forme ou contenu phénoménal » soit vraiment une bonne définition de Dharma.

Un phénomène c’est quoi ?

Selon la vision actuelle, héritière du dualisme Esprit-Corps, c’est une association entre physique et psychique, un processus qui engage A : la perception et B : la signification, mais dans un même mouvement. Commençons par entrer dans chaque aspect avant de voir le mouvement général :

En A, il y a la correspondance du reconnu, du perçu à une structure d’objet (perception) une pré-incorporation du vécu qui est déjà une tournure du psychisme orienté vers les données physiques, c’est à dire un lieu d’actualisation : Ceci arrive là : en dedans, en dehors, dans tel canal déjà prêt ou non, à recevoir quelque chose, à l’associer à un schéma d’objet plus ou moins connu. C’est le Corps comme pré/post – psychique qui forme et donne la perception, car la perception est déjà un résultat du psychisme et aussi sa source, mais là c’est dans le corps que la perception s’inscrit et se manifeste. On voit que ce corps est déjà vivant, mais il y a là une large part d’automatisme, et le psychisme habituel ne contrôle pas ces étapes directement.

En B : il y a la présence d’un flux subjectif (signification) qui oriente la perception et ses objets dans un contexte plus large selon l’intégration et l’intériorisation possible, la possibilité et la qualité de la conversion de l’expérience en information significative, autrement dit l’interprétation. C’est le psychisme comme pré/post – Corporel qui forme et donne l’interprétation, qui est orientée par le corps et sa disposition, et va ensuite le transformer dans l’action, mais c’est bien dans le psychisme que l’interprétation s’inscrit et se manifeste, car ici le symbolique et l’imaginaire, l’histoire personnelle et les formations mentales, habitudes, caractère entrent en jeu de façon explicite. S’il y a des automatismes, on peut établir pourtant que ce domaine psychique se déroule en bonne partie de façon abstraite et isolée de la situation immédiate : il est déjà localisé dans un langage et des structures largement conditionnées par le passé et s’il se déroule dans le présent, on peut considérer que ce n’est pas le flux des données sensorielles du présent qui l’alimentent mais un système de repères, et des principes organisateurs indépendants de la situation.

Pourtant on ne peut pas exclure que le domaine psychique soit en fait très largement un aspect des structures organiques et donc corporelles, des équilibres hormonaux ou chimiques qui tendent à se maintenir sur la longue durée à travers le corps. Ce qui semble être notre identité s’y manifeste plus directement, mais l’identité elle-même a des bases corporelles explicites, et le sentiment de présence, d’être ainsi ou comme cela, d’être en contact avec soi-même ou non, provient d’une organisation des flux sensoriels et corporels. On ne saurait donc vraiment distinguer le psychisme et le corps, sinon que l’un ne parvient jamais à être compris comme un simple aspect de l’autre, on sait simplement que l’un comme l’autre sont le produit de gammes de processus suffisamment vastes et complexes pour que, à la limite il y ait une correspondance totale. N’oublions pas que si nous pouvons penser à la biologie qui se déroule dans notre corps, sans pour autant agir dessus directement ni l’expérimenter directement, c’est bien que cette pensée n’est pas adéquate, et que la véritable manière de comprendre la biologie telle qu’elle se déroule et se produit relève d’une autre expérience que n’atteint pas la représentation mentale. Il est donc tout à fait normal que cette idée incomplète du corps, ne puisse pas pour l’instant rendre vraiment compte des processus psychiques…

Mais on peut contester que ces deux temps corporels et psychiques du phénomène suffisent à rendre compte de tout ce qui se manifeste. Par exemple, l’écart entre la quasi-mécanicité du corps et celle du psychisme ne justifie pas pour autant une séparation en deux. Un aspect peut primer sur l’autre. – Dans ce sens l’école spiritualiste (cittamâatra, idéalisme indien) comprends la manifestation comme un déroulement cognitif global, la matière et le corps n’étant dans ce cas qu’une forme apparente, superficielle, de la réalité. Tout est Esprit, et toute forme a comme support l’intuition, tout processus est intentionnel, mais en ceci ils sont aussi des simples reflets et apparences. La physique est absorbée dans une psychologie généralisée. A noter qu’il y a des versions unifiées où l’Esprit est Unique (l’âme est universellement Une), et des versions laissant la multiplicité absolue exister (singularité , ipséité, de chaque expérience), mais c’est moins fréquent. Dans un cas ou dans l’autre, le sens de « esprit » est finalement tellement dominant qu’il perd son caractère essentiel : l’intériorité et l’intention. Car, si tout est fait d’intériorité, que tout se déroule en fait à l’intérieur, il y a alors différents niveaux d’intériorité , à emboîter à la manière des éléments chimiques avec des dépendances et des lois, qui reviennent à reformuler une vision matérialiste.

Toujours dans ce sens où un aspect prime sur l’autre, l’école matérialiste (sarvastivada, atomisme bouddhiste ancien) insiste sur la choséité et l’indépendance de toutes les formes, y compris les plus psychiques ou subtiles. Il y a un être réel en toute chose, qui détient son essence, un passé et un futur spécifique, même des qualités secondaires comme les aspects sont dotés de consistance et sont des substances ayant leur propre existence. Tout ce qui est psychique se trouve ainsi formé comme une matière, un emboîtement. A ce moment de la théorie matérialiste, on peut dire que la matière perd son caractère de dépendance aux lois et l’inertie des formes : elle devient nécessairement vivante et dotée de connaissance, d’intention, et rejoint une vision spiritualiste multiple.

Mais d’autres possibilités que le deux ou le Un sont envisageables.

Pour une vision ouverte, la reconnaissance de la matière et de l’esprit, de leur relation, n’est qu’un aspect parmi d’autre. Il y a des caractérisations plus larges qui peuvent absorber esprit et matière dans un autre visage du phénomène. La philosophie s’est intéressée à la notion d’être, à une distinction fondamentale entre Être et Etant (Heidegger), laissant indéfinie la séparation entre matière et esprit, mais orientée plutôt vers une tournure spirituelle ou du moins subjectale (car Ek-sister ou connaître l’Etre de l’Etant revient à appréhender l’Ouvert, la Question, et en fait à Penser). L’existentialisme ou le pragmatisme sont des formes de théorisation « souples «  qui contournent l’ontologie pour remettre la définition des phénomènes dans un contexte vivant et intentionnel, et non pas abstrait et formel. La dialectique se poursuit donc dans des ontologies multiples et évolutives, le sujet et l’objet dépendant l’un et l’autre de formes moins saisissables comme le contexte, la situation, la perspective. On trouve aussi une caractérisation du phénomène qui échappe à la dialectique, à travers la notion de Mouvement Intrinsèque, ne permettant ni d’afficher une subjectivité interne, ni une objectivité constituée, car c’est le mouvement même qui précède ce qui est en mouvement. Les qualités ou étapes du mouvement priment alors sur la définition, la reconnaissance ou la caractérisation des phénomènes, tout comme la musique précède son écriture et même son éxécution. La nature du mouvement, penche plutôt ici dans une orientation objectiviste, mais délaisse la dialectique pour s’intéresser à un usage, une pratique. A la différence du pragmatisme ou e l’existentialisme, il n’y a pas lieu de relativiser, de remettre en perspective : l’immédiateté constante du mouvement ne laisse de choix que d’y entrer ou de rester suspendu au dehors, et pourtant le mouvement ainsi hypostasié se trouve de fait libre et non déterministe, car antérieur aux lois qu’on peut y déceler. Cette vision est assez proche d’une lecture « énergétique », qui ressemble à une interprétation de la pensée chinoise telle que F. Jullien tente de décrire, mais aussi toutes les écoles de la « non-dualité » qui refusent tout autant l’Un que le Multiple, et s’exercent à penser mais surtout vivre en accord avec un principe « naturel » contenant et soutenant toutes les formes, sans poser ni leur consistance propre ni leur nullité. C’est la « vacuité de la vacuité », celle du vide de toute interprétation s’écartant de la simple compréhension et participation immédiate à ce qui arrive.

M.Bitbol pense donc qu’il y a dans les « agrégats » des Dharmas, une trace de pensée non-théorisante , qui ne doit pas être pensée comme une ontologie spiritualiste ou naturaliste, ni comme une métaphysique spirituelle. C’est au niveau de l’expérience qu’il faut comprendre les dharmas, mais non pas d’un modèle de l’expérience, non pas une théorie de l’expérience, mais un instrument de repérage de ce qui se présente en vue de dépasser l’habitude cristallisante et latente de la pensée. La crispation sur des « êtres existants en propre » ou sur une « subjectivité-support-de-l’expérience » est déjouée, il n’y a pas de place pour le spiritualisme ou le naturalisme (matérialisme) dans ce langage entièrement tourné vers la possibilité de s’éveiller à la non-dualité, la dé-différentiation, le déconditionnement. Les dharmas seraient des « moments d’élucidation qui préludent la cure », des « cristallisation naissantes et temporaires » exposées de manière à ne pas s’attacher. La formulation des dharmas est déjà un moyen « de s’affranchir des concrétions conceptuelles et ontologiques ». Les dharmas ne peuvent plus être envisagés comme « permanents » ou « substantiels » lorsqu’ils sont saisis comme des manifestation subites de simples propriétés qualitatives.

 

Florian JOURNOT