Temps physique et persistance du vivant

De la persistance des formes

Plus j’essaie de penser le le temps, moins je sais ce dont il s’agit.”

Une temporalité bien comprise reste à établir pour toute ontologie. Il est difficile d’envisager l’existence même d’une chose Une ou Unique qui soit “Le Temps”, car outre le fait que les choses existent à partir d’un certain mode dont le temps est une donnée première, voire de plusieurs modes temporels, il semble que poser une unité de la temporalité elle-même, au delà de ses éventuelles formes revient à théoriser et conceptualiser le temps, et non vraiment alors penser, pénétrer et comprendre ce dont il s’agit lorsque intervient la notion de temps. Mais pour ne pas alourdir le discours, on gardera (de temps en temps ) le mot Temps au singulier.

Peut être est-ce même surtout là où l’usage du temps est crucial, mesuré et entendu comme fondamental, qu’une carence dans sa compréhension est le plus visible.

L’être de quoi que ce soit, suspendu à son apparition pour manifester des relations, rend compte de ses formes à travers les espaces et dimensions évaluables, et de son existence à travers les temporalités qui nous parviennent.

En ce sens, espace et temps ont été proposées comme des “catégories à priori de l’entendement”, mais au XXe siècle, la notion a été revisitée par divers penseurs, logiciens ou linguistes. Il n’a pas été montré pour autant qu’une éventuelle “catégorie à priori” soit justement une unité, ni si la temporalité est fondamentale. S’il devient de plus en plus évident que des dimensions qualitativement distinctes peuvent être comprises comme des modes spatiaux variés, il est tout aussi bien possible de comprendre ques des modes variés de temporalité constituent notre appréhension de l’existence des choses. Certains modes temporels semblent prendre la qualité d’espaces lorsqu’on y trouve des symétries pensées au départ comme spatiales, et, nous verrons que certains espaces sont de même dotés de qualités associées au départ à la notion de temps, tels qu’une flèche, et qu’une asymétrie interne. Par exemple en physique, la symétrie CPT associe étroitement Charge, Parité et Temps, laissant entendre ce type de similarité, et le passage d’un état quantique cohérent à un état de décohérence est parfois évoqué comme un marqueur temporel important pour caractériser le mode d’existence physique, l’état du système.

La physique relativiste prétend parfois avoir caractérisé un continuum “espace-temps”. Mais c’est un peu plus complexe. Outre le fait que toute physique caractérise la “durée” comme dimension temporelle, dans un référentiel à travers une mesure unitaire , et les “distances” comme relations spatiales à travers des mesures dans un référentiel, elle caractérise aussi la Masse, L’Intensité (renvoyant à la charge), et l’Energie, et ainsi des relations multiples entre elles, souvent formulées comme des Forces, ou des Champs.

On constate simplement que la physique classique ne rend compte pas que d’une relation entre des mesures temporelles et spatiales, à partir d’un système de référence “vide”, mais rend compte d’une géométrie plus variée, (dont les dimensions sont à minima Masse, Longueur, Temps, Intensité) , qui est défini non pas “dans” un système spatio-temporel” comme système de coordonnées et origine, mais plutôt “comme” un système énergéométrico-temporel. Le contenu et le contenant semblent donc bien se fondre les uns dans les autres, et ce sont le “Forces” elles-même qui sont plutôt le “fond” sur lequel des “formes” viennent circuler.

Or, si le fait de placer un point d’origine dans l’espace “vide” ne semble guère poser de question, placer ce point dans une temporalité déjà occupée par des rapports de forces est une affaire bien différente. Cela consiste généralement à doter le système d’une relation asymétrique entre son passé, et son avenir, c’est à dire à le doter d’une sorte “d’expérience acquise” et de “possibilités latentes”, ce qui s’exprime généralement dans des rapports entre énergie totale, cinétique et potentielle, dans diverses formulations (Lagrangiens et Hamiltoniens). On remarque que sur le plan de notre expérience, le présent est bien cette rencontre entre le passé acquis, et le futur “potentiel”, et peut être d’autres choses sur lesquelles nous reviendront en sortant de ce détour “mécanique” de la physique classique.

Ce qui fait figure “d’expérience” du système en physique, est inclu dans l’ensemble des rapports des forces en présence, tel serait l’instant T du présent : une géométrie des forces où le possible rencontre l’effectif. Le fait que l’Energie soit traduisible en terme de “Masse” ou de “Fréquence”, mais que la mutation effective et manifeste de telles qualités d’énergie soit une possibilité et non un état de fait constant, nous renvoie au fait que le présent est le filtre à travers lequel circule l’énergie : il garde du potentiel non-transformé, et il en transforme une partie. Le fameux second principe de thermodynamique, renvoie à la difficulté de régénérer le “potentiel” d’énergie qui tend à se convertir en énergie cinétique et en rayonnement diffus : c’est l’augmentation de l’entropie d’un système, considéré comme flèche du temps en physique (et qui n’est pas contredit globalement par la “néguentropie”, phénomène local qui accroit l’entropie global et ne survient que par une astucieuse façon de l’énergie à préserver un contexte “informationellement actif dans la matière” : le vivant).

On n’est donc ni dans une définition de “l’espace”, ni du “temps”, mais toujours d’une relation “expériencielle” et située dans un système. Contrairement à ce qui a été dit, ce n’est donc pas la physique quantique qui inaugure l’ère d’une “subjectivité” inscrite de façon “temporelle” dans la nature même des forces fondamentale, mais la mécanique classique. Le fait est néamoins que le “système” physique classique est un modèle mécaniste qui néglige des niveaux plus profond du cosmos : entre autres, la relativité, qui étend d’une certaine manière la “subjectivité” , l’information, qui peut aussi se dire l’historicité, et la cohérence, la manifestation du “hasard absolu”, qui se dit principe d’incertitude. Les sciences physique post-classiques apporteront certains compléments, mais la route semble longue pour que la physique devienne l’ultime système de compréhension des phénomènes.

Au moins, la physique répond à la philosophie classique quelque chose de notable : espace et temps, du moins en tant que dimension observable, ont un lien systémique qui dépasse largement ce qui est perçu actuellement encore comme le “fond cosmique” qui serait une sorte de scène où interviennent des choses. La philosophie classique, avec « l’entendement », ou « l’intelligible », et la notion même de « catégorie » semble alors de nos jours tout à fait incapable d’énoncer la nature ou le “quid est” de l’espace et du temps, et semble dépourvue de moyens pour penser vraiment les notions de potentiel et de force. Mais l’usage d’unité de mesure classique ne pouvait non plus rendre compte du principe d’unité à l’œuvre dans cette imbrication du système physique, encore moins comprenait-elle la notion de cohérence puisque celle-ci émerge lorsque l’expérience même est considérée comme réalité consistante et non les observables prises séparément. Est-ce que la “drôle de science” quantique, avec ses “nombres” et “espaces algébriques” variés, peut mieux rendre compte de la temporalité et de l’expérience qui étaient ainsi esquissées de façon “simplistes” par la science classique ? Certainement comme on le verra, à travers un éclaircissement de la notion d’unité (constantes fondamentales), mais peut être encore pas assez suffisamment. Car lorsque ce qui devient “constant” a la dimension d’une vitesse (tel que c la vitesse de la lumière) ou d’une action (h constante de Planck), la “fondamentalité” du repère intuitif de l’espace-temps est soudain questionnée.

En philosophie, on aime bien délimiter l’étendue d’un concept par l’étendue de sa négation, et ses domaines de validité en le confrontant à d’autres. Peut-on avec celà mieux comprendre ce qui distingue fondamentalement la dimension, l’espace, le temps ?

La négation d’une dimension est-elle la nullité des relations qu’elle permet ou bien la limitation intrinsèque de leur étendue ? les deux semblent liées. Supprimer une dimension conduit à confondre ce qui peut rester distinct et perdre la perspective offerte par les relations entre cette dimension et toutes les autres. Or ceci n’est pas seulement valable pour l’espace, mais n’importe quelle dimension d’un système.

On ne peut pas dire “ la négation du temps passé (mouvement acquis = cinétique) ou plutôt du futur (la possibilité ultérieure = potentiel), les deux étant liés dans une même configuration.

La mathématique, offrant des formules minimales et opératoires, ne parvient pas à donner une consistance unique ou universelle à la spatialité, errant parmi des infinis hétérogènes ou fortement scindés par des brisures de symétrie.

Elle ne peut non plus offrir une clé unique de l’effectuation temporelle, qui se dérobe derrière les multiples modes de l’opération, singulièrement implantés dans les structures elles-mêmes. Comme on le verra, d’un certain point de vue la structure et l’opération sont une seule et même chose : la conversion intentionnelle présente d’un prérequis, en résultats possibles ou effectifs selon l’orientation de la structure. Le dispositif de calcul et la configuration d’un système semblent toujours les faces d’une même chose. Le rêve d’une vision non-duelle à ce niveau correspond d’assez près à la synthèse tant souhaitée en mathématiques de l’algèbre et de la géométrie.

Le « il y a de l’espace » semble être bien compris par tout corps physique constitué, vivant ou non, repèrant toujours une géométrie minimale même inconcevable, tels que les quantons, atomes et champs divers, ce qui mène loin en deça de la corporéité. A la limite, les objets physiques deviennent eux-mêmes des modalités relationnelles de l’espace, et ne sont plus pour ainsi dire « dans » l’espace mais « spatialisant » les phénomènes jusqu’à des niveaux difficiles à se représenter. N’oublions pas à ce sujet que les symétries intelligibles de cette géométrie sont des modèles toujours mécanistes d’une réalité qui elle, ne l’est pas.

Le « il y a du temps », semble aussi généralisable à tous les « objets » ou entités physiques, puisque en deça même des oscillations atomiques, une simple loi rend équivalent toute quantité d’énergie ou de masse à une fréquence propre, c’est à dire un battement temporel. Or, la présence même de quoi que ce soit est impliquée au minimum dans une action, c’est à dire une énergie de masse, de mouvement, une tension ou une force quelconque dont l’un des aspects est la temporalité.

Les multiples relations entre les corps et entités physiques se situent alors dans un champ de manifestation assez large où il faut faire appel à des géométries complexes, des synthèses vibratoires élaborées pour comprendre quelques petites choses, qui semblent fonctionner.

Mais la question qui plane au-dessus de toutes les recherches en physique est toujours en quelque sorte :  » y-at’il une géométrie différente et supérieure qui relie entre-elles toutes les autres qui ont été formulées à différentes échelles ou différentes approches (relativité quantique) ? » Qui se dirait aussi :  » Un espace nouveau pourrait-il intégrer la totalité des dimensions de la physique et expliquer l’étendue universelle de ses lois ? »

Elle n’est jamais , ou presque quelque chose comme :  » y-a t’il une temporalité différente qui permette d’intégrer toutes les lois physique d’évolution(incluant détermination et hasard) au même diapason, et qui donne la clef de l’origine de la phénoménalité elle-même ? » Ce qui se dirait plus simplement :  » Un nouveau Temps pourrait-il intégrer la totalité des modes temporels et expliquer la constance des lois, et conditionner l’occurence de tous les possibles ? »

On comprends rapidement que la physique ne peut absolument rien dire de tel dès lors que la temporalité y est réduite à une dimension qui ne fait qu’articuler un système de symétries de forces déterministes. Elle n’a pas considéré encore le lien implicite entre “Temporalité” et :

– d’une part, l’implication directe du « hasard absolu » des évènements quantiques, sur une redéfinition probabiliste de la détermination.

– d’autre part des évènements métaphysiques de choix d’observation sur la déterminations des phénomènes.

Le temps classique prends sa véritable forme dans le système relativiste, et sa véritable nature dans la dynamique des états quantiques. Mais sa définition reste minimalisée : la science est bonne en ne définissant pas les choses, mais en établissant un système de relations entre des notions toujours assez floues. Ainsi, l’expérience en physique , se réduit à une modélisation calculable, qui semble intégrer à chaque révolution un nouveau domaine de subjectivité, sans pour autant de donner la tâche d’expliciter dans sa théorie ni le sujet, ni l’objet, ni les relations entre eux. Par exemple, la détermination de conditions initiales et d’observables finales pertinentes appartient au chercheur et non à la théorie. Les notions de charge, masse, etc… restent des données sans origines, non définies, qui préfigurent l’étendue de notre incompréhension fondamentale de ce qui se joue derrière leur existence même.

 

En ce sens, la théorie est un dispositif de modèle de l’observation misant exclusivement sur une supposée organicité entre l’observable et le calculable. Le paradigme, qui fait office de “monde conscient” lissant les aspérités du réel, est un pari sur une cohérence entre l’expérience du formulable ou formalisable et du devenir, dont les nombreux présupposés servent d’orientation “inconsciente” garantie par les vrais sujets humains qui l’exercent, la pensent et l’orientent. Les réalisations et productions dérivées, sont alors bêtement la rencontre d’intérêts en tout genre avec la puissance autorisée par cette organicité et cette cohérence. Sans vraiment se doter d’un autre credo que : “on avance !”, l’activité scientifique laisse perplexe un nombre croissant de penseurs et théoriciens qui souhaiteraient un cadrage plus explicite de cette fantastique dépense d’intelligence humaine. Mais vers où ? La temporalité de l’activité scientifique, objet d’une méta-science telle que l’épistémologie, n’a pas de théorie…mais son attractivité sur l’instinct exploratif et le désir de puisance technique semble suffire à lui garantir un long avenir.

Loin de nous l’idée de proposer quelque chose comme une reconstitution du “temps”, comme une donnée en soi dégagée de l’expérience. La réduction phénoménologique ou l’analyse existenciale n’ont pas permi de découvrir un nouvel aspect de la temporalité, mais les sciences ne cessent de dégager de nouveaux processus à l’œuvre à travers les expériences “des” temporalités.

Nous pensons qu’une telle déconstruction a certainement en fait son pendant dans d’autres domaines, et que l’éclatement de la manifestation temporelle n’en est qu’à ses débuts.

C’est pourquoi, nous ne partons pas d’une idée de temps, mais d’un fait plus élémentaire, peut être fondamentalement le support de toute notion temporelle, c’est à dire la persistance.

La persistance, ne correspond pas tout à fait à la notion de “conservation de l’énergie”, puisqu’il s’agit plus largement de la préservation de la structure, de l’information, de la configuration. Le systèle physique est donc tout aussi concerné que la manière de l’appréhender : de le définir en tant que système. Ce que la non-persistance implique peut alors être, tout comme l’ajout ou la suppression d’énergie dans un système, un changement dans la perspective même qui envisage les choses.

Ce que tout mouvement ou transformation présuppose, pour être caractérisé, c’est la persistance d’un cadre pour établir le degré, la quantité, la qualité ou l’effectivité de ce mouvement. Le mouvement au sens large comprends le déplacement (transformation de la relation par rapport à un référentiel), l’altération (transformation des relations internes), l’effectivité (la transformation de l’état d’existence, du degré de présence, entre possible, probable, potentiel, actuel, effectif, etc…). L’Energie se conserve, malgré le mouvement. Mais cette conservation n’est possible que par la persistance de quelque chose. Cette chose est en jeu dans la définition d’un “système fermé” , ce n’est donc pas une caractéristique du système mais une condition de l’expérience, une garantie de cohérence. Le mouvement dans la conservation, ne se caractérise aussi qu’à partir d’une persistance, qui n’est pas “interne” ou “externe” au système, c’est la persistance des conditions pour envisager ce système lui-même. Et, à la limite, la persistance est compatible avec la non-conservation de l’énergie : ce serait donc la manière adéquate de comprendre la relation d’un système avec autre chose.

Prenons pour illustrer quelque chose de plus simple à comprendre qu’un système physique :

En disant : « ll faisait froid, mais maintenant le soleil brille bien haut« , le «  mais maintenant  » introduit une modification  .

On se rend compte qu’‘il n’est pas possible de caractériser le mouvement avec l’information donnée ici, car noter une température et une luminosité ne suffit pas à établir un lien. A 8000 mètres d’altitude, il fait toujours froid si le soleil brille. De même, la présence du soleil dans le maintenant, ne dit rien sur son absence lorsqu’il faisait froid. Pas plus que sa hauteur. Mais si j’ajoute avant cette proposition « au levant… » ou bien « Lorsque les nuages passaient… » , on comprends qu’un mouvement a bien eu lieu : la visibilité du soleil. Mais a-t’on vraiment toute l’information sous entendue ? On va voir immédiatement que non.

Si j’ajoute encore à la fin « …et il fait aussi froid », par exemple « Au levant, il faisait froid, mais maintenant le soleil brille bien haut et il fait aussi froid », on comprends que le mouvement a bien eu lieu, mais laissant persister le facteur « froid » qu’on s’attendait à avoir été modifié avec le reste. C’est soudain le mouvement de fond qui apparaît, tandis que la forme visée demeure.

Mais reprenons notre phrase : « Lorsque les nuages passaient, ils faisait froid mais maintenant le soleil brille bien haut ». Ici, on suppose que le fond a aussi changé la forme car la grammaire du « Lorsque…mais maintenant » semble pointer vers un mouvement, celui de la température. Toutefois, il reste possible de croire qu’il n’en est rien : la température est peut être restée la même, mais la présence du soleil suffit à atténuer le « constat » du froid, et remplace ce constat par la brillance du soleil.

 

 

Au fond de tout ceci, réside le fait que le changement spécifique d’une forme n’est pas lié au changement d’un fond, ni d’un autre caractère remarquable qu’on lui rattache par le langage. La seule évaluation d’un mouvement effectif se fait lorsqu’on peut l’apprécier directement, et encore ne vaut-il que pour la référence proposée. Ce qui est apparu en passant, c’est que même si l’on pointe un mouvement possible, associé à d’autres mouvements, sa persistance finalement constatée « …et il fait aussi froid. » fait apparaître le mouvement de fond avec plus de netteté. Nous irons jusqu’à dire que c’est parce qu’une référence se présente avec consistance qu’un mouvement se détache.

 

Or, on pense généralement ainsi, que dans un univers où le mouvement et la transformation sont toujours possible, qu’un phénomène de persistance est la condition d’apparition de son contexte mouvant. « Ce qui Persiste dans son être, conditionne l’apparaître », est un résumé de cette vaste docrine plaçant la persistance comme donnée centrale pour caractériser les mouvements, les transformations et les altérations ou effectivités. La notion de « repos » est souvent formulée, ou celle d’ousia, d’être en tant que présence constante.

Ce qui semble moins clair, c’est qu’en deça de la persistance et du mouvement, il y a cette évaluation réciproque. Au regard du mouvement, des symétries apparaissent comme des constantes, mais nécessairement aussi, le hasard absolu. Au regard de la persistance, apparaît du mouvement, nécessairement relatif, mais aussi de la contingence relative. Mais la causalité n’est pas établie, l’un n’est pas plus fondamental que l’autre.

Ce qui est constant est les lois de symétrie du mouvement sous l’angle des dimensions, et aussi le hasard sous l’angle des occurrences . Ce qui est en mouvement est l’ensemble de déterminations relatives, et des potentiels ou contingences possibles.

Le fait qu’on dise souvent que la science a rencontré Dieu est significatif, qu’à travers les règles subjectivistes et probabiliste du quantique, on découvre finalement un ordre métaphysique qui ne se plie à aucun autre et n’admette pas d’extension d’un ordre supérieur mais seulement des axes de développement différents. Dieu est ce qui permet l’existence, la manifestation, ce qui est apparent à travers les perspectives du monde, et qui garde le secret de l’essence du tout. Et en particulier, celui qui persiste sans admettre pourtant tout à fait que son autre, le mouvement, soit vraiment tout autre, et lui accorde une version réduite de sa persistance.

En celà, la Vie, est la forme manifestée de Dieu, car elle incarne cette forme subtile de persistance incomplète, elle partage en version limitée cette manifestation de l’apparaître. Cette dérivation de la persistance « divine » dans le monde prends des formes variées, avec des prétentions plus ou moins hautes, plus ou moins bien accordée entre elles.

Et tout comme Dieu ne se montre qu’à travers son rapport à la création (Saint Thomas), et réciproquement (Eckart), La persistance se montre par le mouvement et réciproquement, l’ordre et le hasard sont les facettes complémentaires de la nécessité et de la contigence des possibles. Et c’est dans le Corps Vivant , de l’atome à la galaxie, qu’on peut faire l’expérience de la relation entre le relatif absolu, et l’absolu relatif. (Sous l’angle de l’intelligible, aucune pureté de l’absolu n’est envisageable, naturellement).

Le point suivant est de montrer que cette relation, est pourtant suspendue à quelque chose.

La manifestation est le nom de la totalité de ce qui se présente. Ce qui est présenté comme mouvement ou comme persistance, l’un par rapport à l’autre. Ce qui est présenté comme possible ou comme effectif, ce qui est présenté comme transformé ou comme isomorphe. Comme présent ou absent. Ce qui n’est pas présenté alors est le medium, par lequel la présentation rend compte de ce qu’elle présente. Le temps est précisément ce qui médiatise tout ces concepts, c’est par le décalage relationnel que se manifeste l’être. Et la notion de « Temps » est le nom de ce décalage relationnel, cet espace de la pensée qui peut assembler une variété, un contexte et une situation, et se mettre en point de vue avec une partie pour observer l’autre, s’appuyer sur l’un pour s’élancer vers l’autre, négliger l’un pour relever l’autre, etc. La compréhension, la faculté primitive de la vie est avant toute chose ce lieu où sont dérivés les grandes catégories de l’intelligible, le Temps. Le premier temps, non mesurable et sans dimension, le temps qui donne à la manifestation un lieu pour se présenter, sous un angle et sous un autre, sans que ce soit au même instant ni en des instants distincts. La relation première d’intelligibilité , a besoin de ce temps sans dimension pour faire coexister avec elle-même la multiplicité.

Nous avons donc là un Temps compact de l’Esprit, similaire à l’espace compact et sans dimension du Corps qui permet à la Vie de participer à la manifestation, c’est à dire à la puissance même de manifester, d’intégrer le produit et le processus dans le cadre de l’expérience. Expérience donc limitée et relative à manifester, comprendre et vivre, de manière à nouer le cosmos de façon singulière. Comprenons qu’il n’y a aucune dualité entre esprit et corps à ce niveau-là.

Toute partie dun tout vivant est déjà à la fois corps (tel les atomes, molécules, organites, cellules, tissus, organes, etc…) et esprit (tel un receptacle d’intelligibilité à une manifestation selon le premier temps sans dimension, de présentation de la situation). Ce n’est qu’à partir d’une version dérivée d’une dérivée de la vie qu’il est possible de vraiment distinguer les langages du corps et ceux de l’esprit. Seules des contradictions intenses et insistantes, vitales mais déchirantes, ont dispersé les modes de cohérence physilogiques, affectifs, intentionnels. La participation aux uns ou aux autres est permanente, mais l’intelligibilité dépend des facultés d’intégrations diverses qui doivent parvenir de part et d’autre à se synchroniser.

Ce qu’on nomme ici Vie, relève donc du primitif cosmique, cédant et persistant à la fois à la séparation des faisceaux de la manifestation que sont l’agir et le geste, la volonté et l’intention, l’intellect et la formule, la présence, le modèle, etc….Mais ce n’est pas donc comme un flux du ciel qui se disperse en se multipliant, ni des ruisseaux terrestres qui se retrouvent au même océan. La Vie telle qu’on l’a comprise ici est bien l’Origine elle-même de la manifestation, de la relation, de la présence, et cette Originie s’entend de toute part, en toute chose, pour n’importe quel niveau de subjectivité, n’importe quel corps. La relation apparente corps-esprit, n’y est pas même une relation, l’unité disséminée dans toutes les parties du cosmos n’y est pas même une unité, le multiple n’y a aucune trace d’être et l’être aucune trace de multiple. C’est l’univers lui-même en tant que doté de puissance, ce qui s’entend : puissance du devenir autre, c’est à dire sans cesse redevenir originel lorsque une forme se présente. On trouve la trace de cela dans tout organisme biologique, et à des niveaux différents dans toute forme constituée en interface dynamique.

Le propre du Vivant est de se situer, c’est à dire, s’organiser tant dans l’espace que dans le temps. Accorder à la vie la puissance de générer sa place, paraît saugrenu tant on nous parle d’évolution et d’adaptation dans et à un « extérieur », et ça devient très vite évident lorsqu’on comprends les facultés internes du vivant à donner du sens, et toujours accomplir sa dynamique propre au contact de l’autre. L’esprit séparé perçoit l’autre comme extérieur, l’esprit de l’origine se sait être lui-même tissé de strates multiples d’altérité, et connaît les moyens d’intégrer tout ce « peuple vivant en soi » à ses aspirations originelles.

Ce que la vie sait bien faire, c’est se faire passer pour ce qu’elle n’est pas, …mais aussi faire passer ce qu’elle n’est pas pour elle-même. Ici on entendra donc que l’origine a des faux semblants répartis à tous les étages des processus, se prends pour autre chose en de nombreux lieux, a des simulacres très bien intégrés à son fonctionnement, et joue le plus souvent à se projeter là où au fond elle sait ne pas tout à fait être. Ici encore, c’est le Temps premier, et l’Espace premier, qui tour à tour se prennent l’un pour l’autre. Ici croire ceci , et là savoir celà. Voir mieux en se déguisant. Se faire objet là où l’on conçoit, se faire sujet là où l’on se répand.

Ce qui est « subtil », l’énergie, l’information, la vibration, structure le vivant et se confond avec, conditionnant l’expérience. Il y a à ce niveau pré-expérienciel, une intelligence propre derrière les routines et déterminations vitales, et la même derrière le hasard. Cette intelligence est pourtant similaire à une totale insouciance et un laisser aller complet, car il n’y a pas de limite à la compréhension. Dans le vécu, l’expérience accède à un débordement de routines pour élaborer des conditions spécifiques. Cette expérience se limite en espace et en temps de cette façon : le possible s’altère par organisation, et l’esprit se détache du corps pour l’obliger. A l’inverse, la réaction est attendue : un débordement de flux aléatoires, évacuant l’esprit pour laisser le corps se livrer à son laisser-aller. C’est le repos , qui soutient un équilibre dans l’expérience spécifique en limitant sa programmation.

A notre niveau, l’esprit se fictivise, et déborde dans des corps non-biologiques et étend des routines dans la nano-matière. L’informatique s’intégrera de façon asynchrone. De même, le corps se fictivise dans des organismes non-psychiques, des prothèses qui se seront pas intégrables de façon synchrone. Mais cette tension dans la dualité « cyborg – inteligence artificielle » est un aspect de l’expérience plus profonde qui est sous-jacente : faire disparaître des facteurs traditionnels arrivés en bout de course, mettre fin à certaines limites de l’expérience précédente…et en mettre d’autres.

Comment persiste le vivant.

En tant que Corps Spirituel, l’expérience vivante repose dans les contextes voisins de l’humain sur une trame assez complexe et stratifiée. Tel un avatar qui ne pense qu’à partir de choix qui ont été posés par le joueur, la conscience ordinaire n’a pas la moindre idée des raisons qui ont poussé sa trame plus profonde à le jeter là, dans cette existence particulière, et pourtant assez vivable. Bizarrement, on remarque que le niveau de vivabilité, d’ennui et d’enthousiasme est assez constant chez les humains quel que soit leur rang, leur classe, leur région, etc… Des profils semblables se retrouvent dans beaucoup de conditions.

L’interface consciente a besoin de séparer un monde extérieur d’un monde intérieur, pour laisser évoluer des choses et en retenir d’autres, pour établir ses références et orientations dans la vie, pour rebondir en cas de perturbation. Mais dans le même temps, elle s’organise pour rendre le tout très cohérent et n’hésite pas à déformer l’un vis à vis des attentes de l’autre côté. La conscience ordinaire régule à son niveau un équilibre de tensions , comme le font les autres niveaux de conscience. Cela s’explique simplement si on considère que la « conscience » est caractérisée par ce qu’elle ne voit pas, ce qu’elle n’a jamais en vue directe et ne pense jamais : c’est à dire ce qu’elle fait et ce qu’elle produit en tant qu’attention, à l’intérieur du corps.

Florian JOURNOT